almassa

almassa : le site qu'il fait bon de lire le soir :


27/01/2010 Ces morts qui tiennent compagnie aux vivants

Alors que les opérations de sauvetage ont officiellement pris fin en Haïti, l'écrivain américain Madison Smartt Bell rappelle que, dans ce pays imprégné de vaudou, les âmes des morts vivifient ceux qui restent. Publié dans le New York Times, ce texte introduisait une série d'extraits de textes d'auteurs et de poètes haïtiens.



C’est le moment de rappeler qu’en Haïti personne ne meurt vraiment. Les milliers et milliers de personnes qui ont perdu la vie sous les décombres lors du tremblement de terre, et les milliers qui ne survivront pas à ses suites, connaîtront au contraire un changement d’état, selon les préceptes du vaudou haïtien tel qu’il est pratiqué par une grande partie de la population. Les esprits des Haïtiens morts – sa nou pa voué yo, "ceux que nous ne voyons pas" – ne disparaissent pas comme dans d’autres religions mais restent très proches des vivants, présence invisible mais tangible, habitants d’un univers parallèle de l’autre côté de n’importe quel miroir, sous la surface de n’importe quelle eau, juste derrière le voile qui nous sépare de nos rêves.

Cet extraordinaire réservoir spirituel est la source de la vision religieuse du monde en Haïti – de nos jours aussi puissante que jamais. Alors qu’il est souvent mal compris et mal représenté, le vaudou haïtien, avec tout ce qu’il puise dans le berceau de l’humanité en Afrique et associe au catholicisme romain, a rendu les Haïtiens capables de se rire de la mort, comme ils en ont trop souvent eu besoin.

Pendant la décennie de la Révolution haïtienne, commencée en 1791 – le seul événement de l’Histoire qui a vu des esclaves africains conquérir leur liberté par leur seule force –, un prisonnier des Français attendait son exécution par le feu. Il déclara, dit-on, à ses compagnons : "Montrons à ces gens comment on doit mourir." Il monta seul sur le bûcher et y resta, sans dire un mot, jusqu’à ce que les flammes le consument.

L’énergie des âmes qui ne sont pas perdues ressurgit dans le monde des vivants, non seulement à travers l’une des dernières religions qui permet aux croyants de converser face à face avec les dieux, mais aussi dans une culture extraordinairement riche, fertile et (en dépit de tout) optimiste. Haïti offre, continue à offrir, un panorama d’arts visuels et une richesse de musiques belles et envoûtantes souvent nées des rythmes de tambour qui scandent les cérémonies. Les cinquante dernières années ont vu s’épanouir une littérature haïtienne remarquablement vivante et subtile à partir du créole, cette langue en perpétuelle évolution et aussi féconde que l’anglais au temps de Shakespeare. L’univers haïtien n’est pas que souffrance ; il est plein de