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15/01/2010 L'héroïne pour les nuls

Le dessinateur et chroniqueur Jeff Danziger se penche sur la dernière initiative du maire de New York : il a fait éditer à l'intention des héroïnomanes un petit guide sur la manière de bien se piquer. Une démarche pas si folle.

La Ville de New York a décrété, suivant une tendance mondiale, que la consommation de drogue ne valait pas la peine d'être combattue comme si c'était un délit : ceux qui sont assez stupides pour se droguer continueront à le faire quoi que puissent leur conseiller des autorités avisées ; et ils ne méritent pas qu'on gaspille des dollars pour eux.

A l'instar des Pays-Bas et d'autres pays, la municipalité considère donc que les toxicomanes peuvent être isolés et autorisés à se donner la mort comme ils l'entendent. Du moins tant qu'ils ne dérangent pas leurs concitoyens, qui, dans nos sociétés surchargées, ne se soucient guère de leur sort. Car il leur arrive d'être malades et, dans ce cas, il faut intervenir.

Le maire de New York, Michael Bloomberg, a surpris il y a quelques jours en présentant la façon dont la Ville s'efforce de lutter contre les risques de maladie et de blessure chez les toxicomanes. La municipalité vient en effet de publier une brochure intitulée "Prendre en charge, prendre soin", qui décrit la bonne manière de s'injecter de l'héroïne - "L'héroïne pour les nuls", comme l'ont surnommée des esprits malicieux. Le texte comporte quelques avertissements formels sur les effets néfastes que peut avoir l'héroïne. Mais après avoir précisé que la Ville de New York n'est pas favorable à la drogue, il décrit la manière de trouver une veine, de nettoyer des seringues et de s'entourer d'amis ou d'autres toxicomanes au moment de se piquer. Ce dernier conseil est pour le cas où les choses iraient mal et où vous souhaiteriez avoir des gens autour de vous pour vous aider, voire vous sauver la vie.

Téléchargez la brochure en PDFLe raisonnement sous-jacent tient la route, tout au moins sur le plan budgétaire. La toxicomanie et ses conséquences sont coûteuses. Ceux qui ne se droguent pas peuvent voir la mort par overdose comme la solution au problème. Mais, dans la pratique, les maladies et blessures occasionnées par la prise d'héroïne conduisent généralement aux urgences. On peut faire valoir qu'un toxicomane qui se pique lui-même dans un endroit sûr et en compagnie de ses congénères revient moins cher à une ville qui est déjà à court d'argent. Mais Bloomberg aura du mal à défendre la publication d'une brochure sur la bonne manière de procéder. Car c'est lui qui a mené la guerre contre le tabac. Il est aujourd'hui illégal de fumer dans tout restaurant ou édifice public de New York - même dans les clubs privés. Sous l'impulsion de la Ville, des immeubles entiers se sont déclarés eux-mêmes "zone non-fumeurs". Il y a quelques jours, j'ai senti une odeur âcre et très agréable de cigarette, je pense que c'était une Lucky Strike (mon premier amour, si ma mémoire est bonne). Dans ma jeunesse, à laquelle j'ai eu la chance de survivre, l'air new-yorkais était un concentré de fumée de cigare et d'émanations de diesel. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Comme un ami me le faisait remarquer, où sont passés les bons vieux White Owls [cigares bon marché très populaires] ?

Bloomberg a également mené une guerre contre la malbouffe. Il a dénoncé la présence de graisses hydrogénées et de mauvais lipides dans l'alimentation des New-Yorkais. Les restaurants ont reçu l'interdiction d'utiliser des huiles de cuisson susceptibles d'obstruer les vaisseaux sanguins et ils ont été contraints d'afficher la teneur calorique de leurs plats. Le cheese cake new-yorkais, qui était autrefois un plaisir mortel, est aujourd'hui beaucoup plus sain, même s'il a un goût de craie.

Le côté paradoxal de l'affaire - et nous aimons le paradoxe - est que Bloomberg, qui a été caricaturé en train de poursuivre, revolver au poing, un Big Mac dans une ruelle, donne aujourd'hui des conseils sur la manière la plus saine de s'injecter un poison dans les veines. Comme toujours, son approche politique du problème consiste à présenter les coûts et avantages et à en rester là. Il est vrai que nous avons des précédents pour nous éclairer. Durant la ridicule expérience américaine de la prohibition, non seulement la délinquance a progressé en raison de la contrebande et des bars clandestins, mais la consommation d'alcool frelaté a engendré davantage de maladies et de décès. Les Américains buvaient toutes sortes de succédanés, du méthanol, qui les rendait aveugles, à l'alcool artisanal, qui détruisait leurs organes.

Il a fallu dix ans au pays pour reprendre ses esprits sur la question de l'alcool, mais, pour l'héroïne, cela sera plus difficile. Le pire pour Bloomberg est l'aspect comique de certains conseils de la municipalité. Par temps froid, recommande la brochure, les toxicomanes doivent s'efforcer de stimuler leur circulation sanguine et d'élever la température de leur corps en se dépensant beaucoup. Elle suggère de "sauter pour se réchauffer".

Je me disais que le maire pourrait nous faire la faveur d'une démonstration. Si je m'étais rendu à la conférence de presse, je le lui aurais demandé. Et il aurait probablement sauté... sur moi.