3/10/2008 La mort de la critique de télévision
Le mois de Ramadan se termine sur un constat: la mort de la critique de télévision. Le mois sacré réputé pour sa forte consommation cathodique a été l'occasion cette fois d'officialiser l'acte de décès d'une pratique journalistique qui, sous d'autres cieux, a fini par acquérir ses lettres de noblesse rejoignant en légitimité culturelle et professionnelle sa cousine la critique cinématographique.Certes, parler de la disparition d'un objet, d'une pratique peut signifier qu'elle avait déjà existé; en l'occurrence pour la critique de télévision dans notre paysage médiatique, il serait plutôt judicieux de parler d'un mort-né.
Les balbutiements d'un discours raisonné sur la télévision apparus dans le tournant de la fin des années 70 et les années 80 ont tout de suite révélé des symptômes qui ont fini par emporter cette lueur.
Sur le champ de ruines qui s'ensuivit, poussèrent alors des pratiques d'un nouveau genre, tout autre chose que de la critique. Au moment où la télévision parvient à asseoir son hégémonie sur le marché de la circulation des images, la fin de la critique de la télévision est une autre manière de dire tout simplement la fin de la télévision.
Durant ce mois de Ramadan, nous avons assisté à une inflation de discours, de diatribes autour d'un seul moment de la programmation, le créneau porteur de fortes potentialités publicitaires, celui du ftour. Cette séquence emblématique de notre paysage audiovisuel a fini par devenir un conducteur d'émission et multiplicateur de discours.
La séquence du ftour a son propre genre télévisuel qui a fini par générer un discours sur le discours. Mais point de discours critique; des diatribes, des polémiques, des règlements de compte, des services commandés. Beaucoup de commentaires, confirmant par là une donne anthropologique chère au professeur Abdellah Laroui, nous sommes une société des commentaires. La critique a disparu de l'espace public comme elle a disparu des consciences. Elle a cédésa place aux attachés de presse, aux commentateurs attitrés aux campagnes de marketing, au zapping. Derrière la critique, la vraie, il y a toujours un désir; entre autres le désir de l'objet critiqué. Il n'y a pas de critique sans amour.
Je n'ai pas l'impression que ceux qui parlent de la télévision aiment la télévision. Même les discours laudateurs donnaient l'impression d'être mus par d'autres considérations que celle de l'analyse et de la critique. Nous avons eu affaire à des discours où l'amnésie le dispute au cynisme et au mépris. La télévision est le médium de l'éphémère; elle a fini par produire sur elle-même un discours qui lui ressemble.
Libération (Casablanca)