4/02/2010 Le rap contre la junte
Né après les manifestations de 2007, Generation Wave rassemble de jeunes Birmans en lutte contre la junte au pouvoir. Le rap et les graffitis expriment leur message, comme le raconte Asia Sentinel.Le portail grillagé s’ouvre sur un groupe de jeunes Birmans au crâne rasé, assis devant une maison de Mae Sot, une bourgade miteuse à la frontière avec la Thaïlande. Ils sont tous membres de Generation Wave, un groupe clandestin qui œuvre au renversement de l’impitoyable junte militaire qui dirige le Myanmar depuis 1962. Leurs chances sont minimes. Pourtant, Generation Wave ne manque pas de panache : le groupe s’adresse à la jeunesse par le rap, le hip-hop et le graffiti, espérant l’inciter à se dresser contre le pouvoir. Ils espèrent, en dépit de tout, que 2010 sera propice à un grand mouvement de protestation contre le gouvernement : la junte prévoit l’organisation d’élections que beaucoup dénoncent déjà comme une escroquerie. “Je ne pense pas qu’un grand mouvement se forme avant les élections. Les gens vont attendre pour voir ce qui se passe. Mais s’ils sont mécontents des résultats du scrutin, ce sera sans doute une occasion à saisir”, confirme Win Min, un observateur du Myanmar installé à Chiang Mai, en Thaïlande. “Les groupes comme Generation Wave ne peuvent pas provoquer le changement à eux seuls. Mais ils sont pour la junte une épine dans le pied, et ils ne manqueront pas de jouer un rôle moteur dès que l’occasion se présentera.”
Generation Wave est né dans le giron du soulèvement de 2007. Défilant avec des milliers d’autres dans les rues de Rangoon, Aung Min et quelques-uns de ses amis ont senti souffler un vent de liberté, auquel ils ont refusé de renoncer après la répression des manifestations. Sans aucune expérience de l’action politique, Aung et ses amis ont commencé par publier une déclaration demandant à la population de rester à l’intérieur en signe de soutien aux moines – un appel qui est resté ignoré. Ils se sont alors mis à peindre des slogans sur les murs, à distribuer des tracts et à organiser des manifestations à Rangoon, la capitale du Myanmar. Grâce à la maison très sûre mise à leur disposition en Thaïlande et à leurs téléphones portables loués au mois à des particuliers, le groupe a longtemps réussi à avoir une longueur d’avance sur la police. Il est aussi passé entre les gouttes du réseau d’informateurs du régime. Pourtant, en mars 2008, un membre de Generation Wave a été arrêté. Aung Min a eu de la chance : il était en voyage à l’étranger pour son travail. Dès qu’il a eu vent de l’arrestation, il s’est rendu au bureau de la Ligue nationale pour la démocratie [le grand parti d’opposition birman] à Mae Sot. Dans cette ville thaïlandaise qui fait face à la bourgade birmane de Myawaddy, juste de l’autre côté de la rivière Moei, des Birmans sans papier arrivent sur des bouées pour acheter des produits moins chers et bénéficier des programmes gratuits d’assistance médicale et d’éducation organisés par des ONG. Là, Generation Wave organise des séances de formation sur les droits de l’homme, l’action non-violente et l’organisation communautaire. Tous les deux mois, le groupe lance une nouvelle campagne au Myanmar, dénonçant des problèmes tels que l’incapacité des autorités à fournir de l’électricité à la population.
“Au Myanmar, la plupart des gens savent qu’ils ont raison de s’opposer au gouvernement, mais ils ne connaissent pas leurs droits, c’est pourquoi nous devons les leur apprendre. Ils peuvent ensuite utiliser ce savoir pour en convaincre d’autres, dans l’intérieur du pays”, précise Aung Min.
Après avoir attiré l’attention des autorités, les membres de Generation Wave ont été nombreux à se faire arrêter. Parmi la centaine de personnes qui composent le groupe, une trentaine ont fait de la prison, assure Aung Min. L’appartenance à ce groupe est illégale et passible d’un emprisonnement de cinq ans maximum – en pratique, ses membres savent qu’ils peuvent rester indéfiniment derrière les barreaux.
Aujourd’hui, ils sont une dizaine de membres de Generation Wave à vivre dans la maison-refuge de Mae Sot. Leur logo (un graffiti au pochoir représentant une main au pouce levé) a été peint en grand format sur l’un des murs extérieurs de la maison. A l’intérieur, pendant qu’un jeune homme regarde un DVD sur le mouvement Solidarnosc en Pologne, le rappeur 9KT dit vouloir “faire des chants révolutionnaires”. Avec AK, un autre rappeur, ils viennent de réunir sur un CD une compilation Generation Wave que les membres du groupe regagnant le Myanmar par la rivière Moei distribueront à leurs amis. Dans certaines chansons, les rappeurs demandent à leur mère de leur pardonner de s’être engagés en politique – un jeu dangereux, au Myanmar.
Tom Spender | Asia Sentinel